Engrais phosphatés: la trêve douanière américaine ne garantit pas plus d’achats
La suspension pendant huit mois des droits compensateurs américains sur les engrais phosphatés marocains ne devrait pas, à elle seule, relancer les importations depuis le Maroc. En cause, un marché mondial toujours sous tension, avec des prix élevés et des chaînes d’approvisionnement fragilisées.

La suspension pour huit mois des droits compensateurs américains sur les engrais phosphatés marocains ne garantit pas une hausse des importations en provenance du Royaume. C’est la conclusion d’une analyse de CoBank, relayée vendredi 21 août, dans un contexte mondial marqué par des tensions persistantes sur les prix.
Selon cette banque coopérative américaine spécialisée dans le financement de l’économie rurale, l’incertitude pour les exportateurs marocains tient moins à l’accès réglementaire au marché américain qu’au niveau des prix déjà observé aux États-Unis. Le phosphate diammonique, ou DAP, négocié à La Nouvelle-Orléans affichait déjà le prix le plus bas du marché mondial, ce qui pourrait limiter l’intérêt économique d’une reprise plus marquée des achats.
Le président Donald Trump avait signé en juin un décret suspendant l’application de ces droits compensateurs sur les engrais phosphatés originaires du Maroc. Mais cette détente commerciale intervient alors que les distributeurs restent confrontés à des coûts élevés et à une visibilité réduite sur l’évolution de la demande.
Jacqui Fatka, économiste chargée des intrants agricoles et des biocarburants au sein de la plate-forme Knowledge Exchange de CoBank, estime que « les retombées du conflit au Moyen-Orient », combinées aux pénuries d’offre, devraient maintenir les prix des engrais à des niveaux élevés « au-delà de 2027 ». Selon elle, cette situation complique déjà les arbitrages d’approvisionnement des distributeurs.
L’analyse souligne que les inquiétudes liées à la disponibilité des produits et au pouvoir d’achat ont provoqué des reports d’achats ainsi qu’une destruction partielle de la demande. Dans ce contexte, les trajectoires de prix deviennent plus difficiles à anticiper, y compris pour les acteurs les mieux exposés au marché international.
CoBank distingue la crise actuelle de celle qui avait suivi l’invasion russe de l’Ukraine en 2022. À l’époque, les tensions avaient surtout redessiné les routes commerciales, alors qu’aujourd’hui les perturbations proviennent d’installations endommagées, d’unités arrêtées, de matières premières plus rares et de calendriers de remise en service incertains.
Le Moyen-Orient concentre une part déterminante de cette pression. Plus de 60 millions de tonnes d’engrais et de matières premières y sont fournies chaque année au marché mondial, dont environ 45 millions transitent par le détroit d’Ormuz, tandis que la région représente aussi 50 % du soufre échangé dans le commerce international et plus de 30 % des exportations mondiales d’urée.
Les dommages à l’appareil productif ont directement resserré l’offre. Trente et une usines d’ammoniac du Moyen-Orient auraient été touchées par le conflit ou totalement arrêtées, tandis qu’en Inde, au Pakistan et au Bangladesh, 49 usines ont réduit ou suspendu leur production faute de matières premières. En Russie, au moins vingt installations auraient aussi été endommagées par des attaques de drones ukrainiens.
Le marché américain apparaît particulièrement exposé pour l’urée, le DAP et le phosphate monoammonique, ou MAP. La production intérieure couvre environ 67 % des besoins américains pour ces engrais, mais 12 % de l’urée consommée et 17 % du DAP et du MAP dépendent de flux passant par le golfe Persique.
Une accalmie a bien été observée sur l’urée. Entre avril et juin, la demande internationale a reculé de 27 % avant d’être partiellement soulagée par le retour de la Chine sur le marché de l’exportation, et à la mi-juin l’urée livrée à La Nouvelle-Orléans se négociait autour de 386 dollars la tonne, soit 18 % sous son niveau d’avant la crise moyen-orientale.
La détente reste en revanche beaucoup moins nette sur les engrais phosphatés, dont la fabrication dépend fortement de l’ammoniac et du soufre, deux intrants renchéris par la crise. Cette vulnérabilité s’ajoute à un marché mondial du phosphate déjà tendu avant les arrêts de production actuels.
Le Centre de politique et de risque agricoles de l’Université d’État du Dakota du Nord projette pour 2027 un DAP à 666 dollars la tonne, un MAP à 660 dollars et une urée à 496 dollars. De son côté, Argus anticipe une contraction de 13 % de la consommation mondiale de DAP, MAP et superphosphate triple en 2026, alors que la politique commerciale chinoise et la disponibilité future du soufre restent des inconnues majeures.
Aux États-Unis, la hausse des prix modifie déjà les pratiques agricoles. Selon les données reprises par CoBank, les quantités de phosphore et de potasse épandues auraient diminué de 10 % à 15 % ces dernières années, tandis que Jacqui Fatka avertit qu’une réduction prolongée des apports pourrait se traduire, avec un décalage de deux à trois ans, par une baisse des rendements agricoles.




