M’diq: Deux bars entretiennent la mémoire espagnole de la ville
À M’diq, les bars Chico et Cocodrilo restent associés à une page ancienne de l’histoire locale. Ces deux établissements voisins attirent aujourd’hui des clientèles distinctes et ravivent, chaque été, les souvenirs d’anciens habitués espagnols.

À M’diq, dans le nord du Maroc, certains lieux continuent de porter la mémoire d’une période marquante de l’histoire locale, en particulier celle de la présence espagnole dans l’ancienne zone khalifienne. Parmi eux, deux bars voisins, Chico et Cocodrilo, restent solidement ancrés dans le paysage urbain et dans les souvenirs de la ville.
S’ils se côtoient, les deux établissements n’occupent pas tout à fait la même place dans les usages locaux. Chico est surtout fréquenté par des représentants de l’autorité et des policiers, tandis que Cocodrilo attire davantage une clientèle issue des classes moyennes de la région.
Cette distinction ne les empêche pas de partager une même charge symbolique. Tous deux apparaissent, à leur manière, comme des témoins d’un passé encore lisible dans certains coins de M’diq, malgré les profondes transformations qu’a connues la ville.
Dans une étude consacrée à l’histoire locale, l’historien marocain Mohammed Hdiba rappelle qu’après la construction par les Espagnols d’un port de pêche, à la suite de l’occupation de la région après la guerre de Tétouan, la ville comptait en 1894 quelque 200 bars fréquentés par des marins espagnols. Ce repère éclaire l’importance qu’avaient alors le port et la mer dans la vie économique et sociale de M’diq.
Aujourd’hui, Chico et Cocodrilo prolongent encore une partie de cette histoire. Ils ne renvoient pas seulement à une consommation ou à une sociabilité de quartier, mais à une mémoire urbaine où se croisent héritage maritime, présence espagnole et habitudes locales.
Le paysage change toutefois avec l’arrivée de l’été. Les deux adresses voient alors affluer des clients venus de différentes villes et régions du Maroc, dans une ambiance plus dense qui modifie le profil habituel de leur fréquentation.
La saison estivale marque aussi le retour d’Espagnols venant notamment de Ceuta et d’autres villes d’Espagne. Nombre d’entre eux sont nés à M’diq ou y ont vécu une partie de leur vie, et reviennent désormais avec leurs enfants pour renouer avec ce passé.
Pour ces visiteurs, s’asseoir à Chico ou à Cocodrilo ne se résume pas à partager une bière ou un moment de détente. Le passage par ces lieux prend la forme d’un retour à une autre époque, avec son lot de visages, de rues et d’histoires restés attachés à la ville.
Au fil du temps, ces deux bars ont ainsi dépassé leur fonction première pour devenir des points de contact entre le présent et le passé, entre mémoire marocaine et mémoire espagnole. Ils occupent désormais une place dans la mémoire collective de M’diq, au-delà de leur seule histoire liée à la période espagnole.
Chacun y apporte son propre récit: souvenirs d’enfance, retrouvailles avec un ancien ami, ou recherche d’une maison, d’une ruelle ou d’un visage demeuré dans la mémoire. Cette accumulation d’expériences nourrit la valeur particulière de ces lieux dans l’imaginaire local.
Dans cette scène, la mer reste omniprésente, comme un témoin silencieux des années passées et des mutations de la ville. M’diq a changé, mais certains endroits continuent d’aimanter les souvenirs et de raconter, à leur manière, une part persistante de son histoire.
Un détail dit aussi cette évolution des usages: l’alcool n’est plus servi à l’extérieur comme cela se faisait encore jusqu’aux années 1980. Le décor a changé, mais Chico et Cocodrilo conservent cette capacité rare à faire remonter la mémoire d’un lieu.




